Le Groupe RADO (2011 – 2014)

Le Groupe RADO (2011 – 2014)

RADO est un sigle à signification variable : il peut s’adapter aux circonstances comme aux désirs de ceux qui associent leurs noms sous ces quatre lettres. Cette mobilité, sinon ce flottement, rappelle celle des « troncs de bois reliés de manière assez lâche » évoqués par Fernand Deligny pour décrire la figure du radeau. Nous y reconnaissons l’image la plus juste pour dire l’en-commun d’une activité menée à plusieurs.

Depuis 2009, RADO réunit huit artistes aux pratiques diverses, de la photographie à la sculpture, en passant par la vidéo et le dessin. Tous partagent un intérêt pour les formes et les conditions d’une pratique collective de l’art, parallèlement à l’activité qui structure leurs recherches personnelles. Les membres de RADO se sont rencontrés grâce au séminaire Des territoires animé par Jean-François Chevrier à l’École des beaux-arts de Paris ; séminaire qui se voulait, au tournant du siècle, un espace de réflexion et d’information ouvert, qui dépasse les limites de l’art contemporain et se préoccupe de l’état du monde.

Certains artistes s’étaient déjà associés à l’occasion de projets spécifiques (dont un cycle d’expositions commandé par la Maison Populaire, à Montreuil). L’exposition Champs d’abondance, présentée en janvier 2009 à la galerie Dix9 (Paris), a été la première manifestation publique de RADO et l’occasion de formaliser l’existence d’un groupe de travail. Plutôt que d’illustrer un thème, nous avions voulu, à partir d’une recherche initiée par Adrien Malcor, faire circuler des figures et des motifs (le contenant, le moule, le pays de Cocagne, la réserve, etc.) en réglant les relations formelles, d’oeuvre à oeuvre, pour construire un espace d’exposition non conditionné par un discours préalable, et ainsi ouvert à l’expérience. En mars 2011, la galerie Dix9 réinvitait RADO, et ce fut : Le bouc chantait (tragédie), une exposition construite autour du second volet du travail photographique de Madeleine Bernardin Sabri sur la fin de la propriété collective dans la région de Moscou.

En 2011, par la voix de Manée Teyssandier, l’association Peuple et Culture Corrèze nous invitait à nous intéresser “au présent et au futur” du pays de Tulle, en privilégiant les occasions de travailler avec les habitants. Si nous avons accepté cette invitation avec enthousiasme, c’est parce qu’elle émanait d’une situation d’exception : celle produite par l’action longue d’une association d’éducation populaire qui s’est tournée vers l’art pour continuer à chercher ce qui d’un territoire n’avait pas été vu. Nous avons choisi d’aborder le territoire par ses réseaux techniques, par sa vie organique, associant la question démocratique que pose l’écologie à l’enjeu documentaire. Comment avec de la vidéo, du dessin, des photographies, des sculptures, rendre compte de réalités cachées, ou mal regardées, tout en indiquant des réserves d’invisible ? De ces questions et des enquêtes que nous avons conduites se sont dégagées plusieurs situations. Chacune engageait une modalité du collectif, entre artistes du groupe, avec des travailleurs, des écoliers ou des militants du territoire ; chacune portait aussi une réserve d’invisible. Car tout ce qui ne se voit pas n’est pas invisible de la même façon.

« Un radeau, vous savez comment c’est fait : il y a des troncs de bois reliés entre eux de manière assez lâche, si bien que lorsque s’abattent les montagnes d’eau, l’eau passe à travers les troncs écartés. […] Nous ne maintenons que ce qui du projet nous relie. Vous voyez par là l’importance primordiale des liens et du mode d’attache, et de la distance même que les troncs peuvent prendre entre eux. Il faut que le lien soit suffisamment lâche et qu’il ne lâche pas. »

Fernand Deligny, Le Croire et le Craindre, Stock, 1978 ; repris dans Œuvres, L’Arachnéen, 2007, p. 1127.

https://ressource0.fr/annuaire/groupe-rado/

Exposition « Ce qui ne se voit pas »

Une double exposition du groupe RADO

Fanny Béguery, Madeleine Bernardin Sabri, Florian Fouché, Adrien Malcor, Anaïs Masson, Marie Preston, Maxence Rifflet, Claire Tenu et Antoine Yoseph.

Avec la collaboration de Kerwin Rolland

Église Saint-Pierre, Tulle

21 juin – 12 août 2014

Île de Vassivière

6 juillet – 2 novembre 2014

La double exposition « Ce qui ne se voit pas » est le fruit d’une recherche que les artistes ont menée depuis juin 2011 dans le pays de Tulle, en prise avec la réalité quotidienne des travailleurs et des habitants avec qui ils ont coopéré. Cette résidence initiée et portée par Peuple et Culture Corrèze a fait l’objet d’une Commande publique du Centre national des arts plastiques. Lors de la préparation des expositions elle-même, le groupe a fait appel à Kerwin Rolland, acousticien.

Les oeuvres d’une grande diversité (photographies, dessins, vidéos, sculptures, installations sonores) traduisent les regards de ces neuf artistes sur le territoire corrézien, abordé sous l’angle de l’exploitation des ressources (bois, eau), des réseaux de distribution d’énergie, du tri des déchets, des travaux de rénovation urbaine… :

« Nous avons choisi d’aborder le territoire par ses réseaux techniques (énergie, déchets, transports etc.) : le plus souvent invisibles alors même qu’ils structurent notre vie quotidienne, ils sont de plus en plus objets de luttes et de débats. Il y avait là un défi documentaire : comment avec de la vidéo, du dessin, des photographies, des sculptures, révéler des réalités cachées, ou mal regardées, tout en indiquant des réserves d’invisible ? De ces questions et des enquêtes que nous avons conduites se sont dégagées plusieurs situations. »

LES OEUVRES DE L’EXPOSITION

L’exposition commence dans le Phare avec « L’air de l’accordéon », une installation sonore réalisée à l’initiative de Fanny Béguery et Claire Tenu, avec la collaboration de Fouad Meskinia, Kerwin Rolland et Olivier Philippson.

Inspirées par leur découverte de la fabrique d’accordéons Maugein à Tulle, les deux artistes présentent à Vassivière une installation originale, inspirée par le phare, constituée de soufflets mécanisés sur lesquels elles ont monté des lames d’accordéons. La composition musicale a été conçue dans le phare, dont l’obscurité se prête particulièrement bien à l’oeuvre. Lors du vernissage l’accordéoniste Olivier Philippson a joué en même temps que les « machines ».

L’exposition se poursuit dans la Nef, plongée dans une obscurité presque complète. La lumière vient de deux grandes vidéo-projections latérales (un film et une séquence de photographies) et des sources lumineuses ponctuelles qui éclairent trois sculptures. Avant de voir les oeuvres, les visiteurs s’engouffrent dans l’atmosphère sonore de la pièce, qui est celle de la bande son du film « Les ouvriers du tri ».

« Les ouvriers du tri », réalisé par Maxence Rifflet et Antoine Yoseph, et tourné près d’Argentat, montre le labeur quotidien d’ouvriers et d’ouvrières travaillant dans un centre de tri des déchets. Le montage sans commentaires restitue les gestes des travailleurs, et leur rythme. En écho à la forme circulaire de la chaîne de tri (« la couronne ») et au recommencement incessant des tâches, le film est conçu comme une boucle, sans début ni fin, qui permet au visiteur de l’entamer à n’importe quel moment.

« Lumières pendues » est une séquence de photographies réalisée par Florian Fouché en mémoire des « pendus de Tulle » du 9 juin 1944. À l’intérieur de vues urbaines qu’il a prises dans le quartier des martyrs tel qu’il est aujourd’hui, l’artiste a fait un travail de découpe qui évoque les corps absents – sans les mimer, sans réalisme – puis les a rephotographiées sur le seuil de son atelier : la lumière du soleil remplit les découpes, produisant une tension très forte

entre présence et absence, lumière et mémoire.

Le rapport de ces deux projections passe immédiatement par le corps (l’échelle et l’image du corps), et ce rapport est renforcé par la présence d’une grande sculpture murale, « Stèle et urne. Comment arrêter un désastre au ralenti », réalisée par Florian Fouché en parallèle de la résidence à Tulle.

Deux autres sculptures sont des éléments extraits de projets présentés dans la suite de l’exposition, dont la lecture est claire pour le visiteur à la fin de l’exposition : un fragment de carte de « Forêt-machine » et la matrice de la gravure des « Enfantillages outillés ».

Dans l’atelier, Marie Preston présente le résultat de sa recherche sur l’autonomie énergétique, au terme d’une série d’entretiens filmés avec des corréziens désireux de vivre au plus proche de la nature, sans aucune empreinte écologique. Un premier film mêle les portraits de deux hommes de générations différentes ; le second se concentre sur une maison faite d’arbres coupés au lendemain d’une tempête. L’artiste questionne les créations et les dilemmes que présente un tel mode de vie.

Dans la Salle des Etudes, Madeleine Bernardin Sabri présente l’ensemble « Forêt-machine », le résultat de son enquête sur la gestion sylvicole du Plateau de Millevaches.

Cinq tableaux photographiques sont présentés aux murs, et deux cartes peintes sur verre de grand format sont debout au milieu de l’espace. La première concerne la production de chaleur et d’électricité en Limousin, la seconde les circulations de combustible. Cette dernière, inédite, a été réalisée à partir d’informations collectées par l’artiste. Les deux cartes traduisent les disparités entre gestions locale et industrielle du bois, et font apparaître des différences d’échelle qui questionnent ce qu’est le développement dit « durable ». Un historique, une analyse de la situation actuelle et des propositions de gestion alternatives sont formulés dans « Le Rapport sur l’état de nos forêts et leurs devenirs possibles », conçu par des habitants du Plateau des Millevaches auxquels l’artiste s’est associée ; cette brochure est en libre accès à l’accueil du Centre d’Art (participation libre).

Enfin le Petit Théâtre, au fond duquel Aldo Rossi a ouvert une fenêtre qui donne sur la retenue d’eau du barrage de Vassivière, accueille deux projets liés à la force hydraulique.

Fanny Béguery et Adrien Malcor présentent plusieurs pièces des « Enfantillages outillés », fruits de leur passage dans trois écoles primaires de la vallée de la Dordogne : un ensemble de 17 dessins de barrage ; un montage photographique montrant le site de l’usine de la Valette et sa conduite forcée ; la gravure collective « Le barrage », de 3 mètres de long, réalisée et imprimée avec le concours de tous les enfants, et dont la matrice est montrée au sol dans la

Nef ; et un film court constitué de paroles d’enfants à propos de leurs dessins. L’ensemble rend compte de l’imaginaire et de l’invention des enfants sur les fonctionnements invisibles qui les entourent. Il démontre avec force que l’art peut être l’outil de la révélation du monde et de son fonctionnement.

À cet ensemble s’ajoutent une vue photographique du barrage de l’Aigle, réalisée par Maxence Rifflet, et son contrepoint, une sculpture intitulée « La part du meunier. Portrait de Daniel Farges, meunier depuis 1780 », d’Antoine Yoseph et Maxence Rifflet.

ENFANTILLAGES OUTILLES

Adrien Malcor, Fanny Béguery « Enfantillages outillés – Un atelier sur la machine » (2016)

« Dessine une machine et essaie de montrer non pas seulement à quoi elle sert, mais comment elle fonctionne. Tu ne sais pas ? Alors imagine. » Telle est la proposition que deux artistes, Fanny Béguery et Adrien Malcor, ont faite à des enfants de 4 à 10 ans dans trois écoles primaires de la vallée de la Dordogne, à l’invitation de Peuple et Culture Corrèze.

Enfantillages outillés est un livre de dessins d’enfants et sur le dessin d’enfant. Il comporte deux volets : une partie composée des dessins et photographies réalisées par les enfants pendant l’atelier, accompagnés des paroles des enfants, de leurs dialogues avec les artistes, et de récits et descriptions ; puis un texte, dans lequel Adrien Malcor analyse les enjeux de l’expérience, en mobilisant l’histoire de l’art, la psychologie de l’enfance et la philosophie des techniques. Les généralisations théoriques viennent donc après une tentative pour restituer certains processus créateurs individuels et collectifs. Il s’agit, comme Célestin Freinet en son temps, de porter la richesse de la pensée enfantine dans l’espace public. L’enfant pense, il n’est pas que pensé par les adultes. L’art est « agi » ; il se regarde et s’analyse aussi. Enfantillages outillés présente, à ce titre, une approche renouvelée de l’art des enfants et, peut-être, un regard nécessaire sur notre environnement technique.

Enfantillages outillés est un livre de dessins d’enfants, comme on dit un livre d’images, à ceci près qu’il montre aussi des écrits, des jeux à la photocopieuse, des photographies et de la gravure. Ces travaux sont issus d’un atelier mené par deux artistes, Fanny Béguery et Adrien Malcor, avec quarante enfants de 4 à 10 ans, élèves à Hautefage, Saint-Martin-la-Méanne et Marcillac-la-Croisille, dans le cadre d’une résidence du groupe RADO organisée par Peuple et Culture Corrèze. Les deux artistes ont proposé aux enfants de s’intéresser aux machines, celles de leur quotidien et celles des grands ensembles hydroélectriques proches de leurs écoles. La relative diversité des outils et pratiques révèle, chez les enfants, une diversité plus grande encore de gestes, de rapports à l’objet, à l’espace, au langage.

Au fil des pages, certains travaux sont accompagnés d’un texte – dialogue, description ou récit –, mêlant les mots de l’enfant qui a dessiné ou photographié, les réactions de ses camarades, et les mots de deux artistes, qui furent leurs interlocuteurs, mais aussi les spectateurs de leurs gestes. Le rôle de ces textes rejoint celui du montage : ils rappellent un élément de contexte ou un événement de l’atelier, soulignent le tour singulier d’une pensée d’enfant, une incohérence amusante ou une cohérence intrigante. Ces textes voudraient provoquer la curiosité du lecteur, son goût du détail, ses ressources de rêverie, et valent moins par leur contenu – ce que l’enfant a voulu faire, ce que nous voulons voir – que par la qualité d’attention dont ils témoignent.

Le livre se conclut par un essai d’Adrien Malcor, intitulé « Le parti pris des ultra-choses », qui replace l’idée et les résultats de l’atelier dans l’histoire de la pédagogie et de la psychologie (Freinet, Piaget, Wallon), de la philosophie des techniques (Simondon), du dessin d’enfant et de l’art moderne (Luquet, Pernoud, Perret, Chevrier, Kandinsky, Klee, Benjamin, Michaux, Beuys…).

Reproduits en couleur et en pleines pages, dans un format à l’italienne, les dessins transmettent directement leur énergie vitale ; le lecteur peut les regarder dans leurs moindres détails et repentirs, dans l’éclat de leurs couleurs, dans les traces noires que les poignets ont laissé traîner sur la feuille. À une période de l’enfance caractérisée par un attrait spécial pour les machines, le dessin ressortit à un « réalisme intellectuel » : l’enfant dessine ce qu’il sait d’un objet plutôt que ce qu’il en voit. La part de l’observation n’en est pas moins essentielle dans l’acquisition du savoir, et l’on devine vite l’intérêt d’une pratique qui combine dessin et photographie. Cette combinaison originale, qui propose de voir des relations entre la prise de vues et le tracé – entre l’enregistrement mécanique, l’ »inconscient de la vue » et le geste – ouvre des questions passionnantes concernant les accroches perceptives et les mécanismes mnésiques des enfants.

Dans le paysage éditorial actuel, on repère trois types de livres sur le dessin d’enfant (et à peu près rien sur la photographie faite par des enfants) : ceux de psychologues ou psychothérapeutes qui font du dessin un indicateur du développement psychophysiologique individuel (beaucoup se focalisent sur le phénomène du « gribouillis » ou du « bonhomme ») ; des recherches d’histoire de l’art sur l’intérêt des avant-gardes pour le dessin d’enfant ; des manuels pédagogiques qui apprennent à faire dessiner les enfants. Enfantillages outillés ne rentre pas dans ces catégories, il est un livre sur le dessin d’enfant et un livre de dessins d’enfants. Nulle idéalisation de la spontanéité enfantine n’habite cet ouvrage, mais une curiosité intellectuelle et sensible pour des formes qui relèvent chez les enfants d’une écologie générale (psychologique, technique et sociale) et, peut-être, de l’art.

https://www.editions-arachneen.fr/catalogue/enfantillages-outillesun-atelier-sur-la-machine/