Les femmes dans la guerre d’Algérie
Jeudi 9 avril, Tulle, salle de l’Université populaire Marie-Laurent, Les femmes dans la guerre d’Algérie, 18h projection du film Djamila l’Algérienne de Youssef Chahine ;
21h projection du film Les mots qu’elles eurent un jour de Raphaël Pillosio, en sa présence. Une programmation conçue par Federico Rossin en sa présence.
Repas partagé à 20h30. Entrée libre.
Bien qu’aujourd’hui encore, plus de soixante ans après l’indépendance, le discours du pouvoir en Algérie fonde une grande partie de sa rhétorique
précisément sur l’événement de la guerre de libération, les femmes y apparaissent toujours de manière marginale. Ou plutôt : à la lecture des témoignages officiels, il ressort une figure de femme totalement soumise aux exigences du muğāhid (combattant) et au récit qui présente ce dernier comme le fondateur de l’État-nation et qui reflète « le rêve naïf du combattant qui n’attend de la femme qu’admiration et soutien moral »(1). Le récit de la guerre qui a conduit l’Algérie à la constitution d’un État indépendant a donc toujours été entre les mains des hommes : tant en arabe qu’en français, la production très abondante de mémoires de guerre reproduit une division binaire de la société dans laquelle les femmes, bien qu’impliquées dans la lutte de libération, jouent des rôles de soutien et ne peuvent exprimer leur propre capacité d’agir, car elles sont « sans voix ». Ignorées et marginalisées, les combattantes algériennes n’ont commencé que récemment à « parler ». C’est précisément pour écouter leur voix que nous avons décidé de présenter ces deux films : le premier, tourné à chaud, encore pendant la guerre, sous la forme d’un film de fiction ; le second, un documentaire qui utilise les archives pour interroger le passé. Deux œuvres qui rendent enfin hommage aux femmes algériennes, combattantes fières et valeureuses de la guerre de libération. Federico Rossin
(1) Djamila Amrane, Femmes au combat. La guerre d’Algérie (1954-1962), Ryadh El Feth, Editions Rahma, 1993, p. 252.
Djamila l’Algérienne de Youssef Chahine (1958 – 123′)
En pleine guerre d’Algérie, Youssef Chahine accepte de réaliser ce film politique sur Djamila Bouhired, figure emblématique de la lutte pour l’indépendance algérienne. Arrêtée par des parachutistes français lors de la bataille d’Alger menée par le général Bigeard, Djamila (ou Gamila en dialecte égyptien) est condamnée à mort et défendue par Jacques Vergès, célèbre avocat français. Ce film bénéficie du soutien du président Nasser, solidaire de la révolution algérienne. Produit par Magda, grande actrice qui interprète le rôle de Djamila, il s’agit également d’une œuvre engagée, dénonçant le colonialisme français. Avec une grande audace artistique, Youssef Chahine choisit de représenter Djamila comme une nouvelle Jeanne d’Arc. Le film rend ainsi hommage non seulement à la lutte pour l’indépendance algérienne, mais aussi au classique de Carl Theodor Dreyer, La Passion de Jeanne d’Arc (1927). À l’origine, ce projet était destiné à Azzedine Zulficar, un grand réalisateur de studio égyptien, qui persuada Magda d’engager Chahine, convaincu que le jeune cinéaste saurait transformer une telle commande en une œuvre cinématographique. Il est à noter que cette production rare et précieuse fut interdite pendant de nombreuses années en France.
Les mots qu’elles eurent un jour de Raphaël Pillosio (2024 – 84′)
« En 1962 Yann Le Masson filme des militantes algériennes à leur sortie de prison en France. 50 ans après, alors que la bande son a disparu, je pars à la recherche de ces femmes. Une enquête sur leur histoire silencieuse. Un essai sur le cinéma qui figure leur disparition, et pour toujours, les garde vivantes.» Raphaël Pillosio
« Film-cicatrice, Les mots qu’elles eurent un jour ausculte une perte sans jamais prétendre la combler. Lorsque deux personnes sourdes s’attellent à lire sur les lèvres des femmes filmées par Yann Le Masson, elles dévoilent des bribes de phrases, des propos amputés par les revirements de la caméra. L’enquête pour reconstituer la bande son perdue restera en suspens, nul happy end ne viendra résorber l’absence, annuler l’opération féroce du temps. La plupart des femmes que Raphaël Pillosio aurait aimé rencontrer sont déjà mortes, mais une autre forme de perte tout aussi cruelle pèse sur son enquête : torturées par les Français, emprisonnées, ces Algériennes poseuses des bombes ou agents de liaison ont ensuite été rappelées à ce que l’on a jugé être leur place, sont retournées, pour la plupart, dans l’ombre de vies domestiques, loin du versant public de la politique. Le passage du temps n’aura pas été synonyme de progrès : l’émancipation a subi un coup d’arrêt sitôt que les femmes ont perdu leur utilité. L’enquête prend alors des airs de prétexte : si les paroles d’époque sont définitivement perdues, partir à leur recherche fournit l’occasion de faire parler ces femmes aujourd’hui, de mesurer un écart temporel, un changement d’époque, et la façon trébuchante dont les sociétés évoluent. Plutôt que d’atteindre une destination, il importait de parcourir ce chemin vers le passé. Yann Le Masson soupçonnait que sa bande son ait été détruite volontairement, pour bâillonner des femme trop libres. Toujours, l’Histoire gagne à être réécrite. » Olivia Cooper-Hadjian – Cinéma du réel