Cinéma

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Vendredi 16 janvier, Tulle, locaux de Peuple et Culture, 18h, projection du film Les petites marguerites de Věra Chytilová ; 20h45, projection du film La vie
de Jésus de Bruno Dumont

Communément on se représente la pratique du cinéma comme un moment de distraction, un moyen d’échapper à l’ennui. Pourtant cette volonté de divertissement peut parfois être terriblement ennuyeuse ! Dans la sélection que m’a proposée Fédérico, certains films, par leur style, leur forme, peuvent être considérés comme des films ennuyeux. Mon choix s’est plutôt porté sur des réalisations où ce sont les personnages qui sont confrontés à l’ennui.Les petites marguerites de V. Chytilova est pour moi une découverte, une jolie surprise où l’absurde, la volonté de destruction des personnages se déroule dans un joyeux bazar. La vie de Jésus n’est pas un film sur le Christ, bien qu’il aborde la question du bien et du mal. Bruno Dumont affirme qu’il n’a pas voulu faire un travail documentaire, il filme pourtant de façon brute les corps, les sensations, la nature sans jamais l’expliquer, tout en saisissant la réalité d’un monde de chômage, de violence.
Tourné dans le nord de la France, région où j’ai passé mon adolescence, les personnages de ce film, j’ai l’impression de les connaitre, de les avoir croisés. Freddy attachant et hideux, ç’aurait pu être moi ? Bernard Mullet

Sedmikrásky (Les petites marguerites) de Věra Chytilova (1966-76’)
Histoire de deux filles nommées Maria, Les petites marguerites est une métaphore de la destructivité de la nature humaine appliquée à la civilisation moderne en général et au système communiste en particulier. Les jeunes filles, petites démolisseuses irrévérencieuses et boudeuses capables d’exercer une force dévastatrice, représentent de manière satirique la crise contemporaine des valeurs et une vision grotesquement déformée de l’avenir. L’une brune, l’autre blonde, elles sont interchangeables dans leurs apparitions publiques. Le tumulte maniaque qu’elles provoquent est présenté avec une esthétique ludique et un goût sophistiqué, contrastant avec les images documentaires et les manifestations les plus inciviles du monde moderne. La destruction totale poursuivie par les deux jeunes filles est provoquée par l’ennui et le désir de changement : les deux Marias aspirent à un monde de liberté et d’imagination absolues, totalement dépourvu de scrupules…

Les deux jeunes filles, dont nous ne saurons rien de plus précis, décident de détruire et de dévaloriser tout ce qui les entoure, et ce projet de destruction totale – mené comme un jeu amusant et téméraire où tout est permis – est mené à bien avec cohérence jusqu’à leur propre ruine. La tâche des actrices non professionnelles, qui avaient été choisies principalement en fonction de leur tempérament, de leur envie innée de jouer, de leur exhibitionnisme et de leur penchant pour les folies les plus folles, était d’exécuter à la lettre les instructions concernant les actions dévastatrices, ce qui signifiait devenir des « poupées à jouer » malléables, se laissant mener par la réalisatrice comme des marionnettes à fils.
La critique des années 60 n’a pas vu dans le pessimisme de Chytilová une profonde exigence morale, et en 1966, à la suite de l’intervention de 21 parlementaires, le film a été retiré des salles en raison de son message prétendument nihiliste, même s’il a été redistribué l’année suivante. Avec sa folie, Les petites marguerites ont offert au public une extraordinaire protestation artistique et un sentiment de malaise moral, comme le souhaitait la réalisatrice. Il a continué à circuler dans les cinémas d’art et d’essai même après la « normalisation » qui a suivi le Printemps de Prague, comme un rare exemple de libre pensée. Federico Rossin

La Vie de Jésus de Bruno Dumont (1997– 96’)
Fred vit avec sa mère à Bailleul, dans le nord de la France. Il passe le plus clair de son temps à végéter dans l’ennui avec ses copains. Il a une copine, la belle Marie. C’est à travers cette chronique de la vie de Fred que vient se faufiler une histoire, qui, lentement, déploie ce récit en drame : une rivalité amoureuse avec Momo, un jeune Maghrébin qui court après Marie…
« D’abord dissipons tout malentendu : La Vie de Jésus de Bruno Dumont n’est pas un film de plus sur le Christ. Et s’il y a du miracle dans l’air c’est celui qui consiste à réveiller le cinéma en lui insufflant une vie comme on l’a rarement vu. Ce film-là nous met en face d’une évidence : un corps, un visage, une âme, un paysage, tout ce qui erre un peu au hasard et sans but d’un film à l’autre trop souvent, prend ici une force, une exactitude, un sentiment d’existence qui, littéralement impressionne la pellicule autant que la vision du spectateur.
De quoi s’agit-il ? Des paysages du Nord, Flandres ou Pas-de-Calais, pétrifiés comme des squelettes, des ciels immenses d’où tombe une lumière funèbre, un fragment de ville qui semble morte, un café de quartier et ses habitués, une mère attentionnée, un fils épileptique, l’agonie d’un jeune homme dans une chambre d’hôpital, des copains de quartier… vitellonis désoeuvrés, une histoire d’amour violemment charnelle… Personnages et paysages sont à l’unisson d’une solitude désolée qui ne doit être interprétée ni comme une allégorie ni comme un commentaire de l’action humaine. En face de cette solitude, le film nous apprend à regarder une réalité inédite : ses horreurs comme ses beautés, ses contradictions comme ses instants d’harmonie, ses apaisements comme ses solutions violentes. »Jean-Claude Guiguet – texte écrit pour l’ACID, 1997 –