Cinéma documentaire

Cinéma documentaire

Mercredi 11 février, Tulle, dans les locaux de Peuple et Culture, 36 avenue Alsace-Lorraine. Hommage au peuple iranien, 18h, projection du film La Recherche 1 de Amir Naderi ; 20h45, projection du film Les élèves du cours préparatoire de Abbas Kiarostami. Une programmation conçue par Federico Rossin en sa présence

La Recherche 1 de Amir Naderi

Tout a commencé un vendredi, le 8 septembre 1978, quand un tragique massacre eut lieu sur la place Jaleh à Téhéran, où la police armée du Shah charge les manifestants rassemblés. Le gouvernement du Shah et la Savac (police politique) déclarèrent que deux cents personnes seulement avaient été tuées, mais le lendemain on vit des milliers de corps emportés vers les hôpitaux ou le cimetière « Behesht Zahra » de Téhéran. Très vite, on découvre que la majeure partie des cadavres a été jetée dans des décharges, dans les banlieues de Téhéran. Mais personne ne pouvait retrouver les disparus d’autant plus que les massacres continuaient. Qu’est-il arrivé aux victimes ? Combien étaient-elles réellement ? Et qu’est-il advenu des corps ? Environ six mois après la chute de l’ancien régime, Naderi a commencé à tourner ce documentaire pour tenter de répondre à la question qui préoccupait tant de gens depuis le Vendredi noir : où sont mes proches ? Des fosses communes sont creusées, des cadavres (ou des fragments de cadavres) attendent d’être identifiés ; plus les dimensions du crime deviennent concrètes, plus il semble monstrueux. Ce documentaire s’attache à reconstituer lentement et progressivement la vérité. À travers un langage quasi lyrique, Naderi interroge les familles qui ont perdu un ou plusieurs proches pendant la révolution de 1979. Suivant le parcours indiqué par les témoins du drame, il accompagne les survivants partis à la recherche de leurs morts. Cette traque douloureuse les mène jusqu’au « Lac de sel », là où furent déversés les corps amenés par camions entiers. Interdit indéfiniment par les autorités iraniennes à sa sortie, confisqué par la censure, le film de Naderi, est un document urgent et angoissé sur un crime colossal et ses conséquences. Il fait bien sûr écho à la terrible angoisse des familles qui aujourd’hui recherchent un des leurs parmi les victimes des tueries du régime des mollahs.

Les élèves du cours préparatoire de Abbas Kiarostami.

Une école primaire iranienne au milieu des années 80. Dès qu’un conflit éclate. les élèves concernés sont envoyés dans le bureau du directeur. Celui-ci les interroge de façon à ce qu’ils reconnaissent d’eux-mêmes leur part de responsabilité. Le même cérémonial (interrogation, aveux, repentir) se répète à quelques variantes près, en alternance avec un autre moment fortement ritualisé : le quart d’heure de gymnastique matinale. Le film n’enregistre que les à-côtés des heures de classe : les réprimandes dans le bureau du directeur, la gymnastique du matin, la distribution du goûter, l’heure de la sortie… La gageure du film est de montrer comment l’école est un lieu d’apprentissage et de transmission des valeurs (et essentiellement celles liées à des rapports de pouvoir) de la minute où on y entre à celle où on en sort — donc y compris en dehors des plages d’enseignement officiel. Les élèves qui perturbent le stricte organisation établie doivent comparaître devant le bureau du directeur, véritable juge d’instruction menant son enquête. Chaque dialogue montre de façon saisissante comment l’ordre se maintient grâce à la responsabilisation des sujets : chaque élève est prié d’examiner lui-même sa faute et avoue sans résistance à combien de récidives il en est. Le directeur-juge n’a pratiquement qu’un rôle maïeutique : il n’est là que pour permettre au coupable de se retrouver face à sa conscience et, à une exception près, ne prend jamais de sanction. Ce film pédagogique à l’usage des écoles (donc voué à transmettre des consignes de discipline) propose une sorte d’utopie de régime autoritaire : le pouvoir y serait pris en charge par chacun, le maître n’étant là que pour donner un visage faussement humain à un dispositif disciplinaire parfaitement réglé. Jean-Marc Lalanne, Cahiers du cinéma n°493, juillet / août 1995

Avec cette projection de deux films iraniens très rares, nous voulons rendre hommage au peuple iranien, victime d’une répression sans fin et protagoniste d’un soulèvement héroïque dont nous ne connaissons pas encore l’issue. Nous savons cependant que le peuple iranien s’est d’abord battu contre la dictature sanguinaire et impérialiste du Shah, et qu’il lutte depuis plus de vingt ans contre une dictature tout aussi brutale et criminelle, celle des mollahs corrompus au pouvoir. Nous ne voulons pas tomber dans le journalisme sensationnaliste et proposer deux reportages sans forme et sans profondeur. Mais nous voulons réfléchir, à travers deux œuvres cinématographiques novatrices, sur les longs délais de l’histoire et de la Révolution. D’où vient cette répression ? Quelles sont les racines du mouvement de révolte contre la dictature ? Comment s’est installée la militarisation progressive de la société iranienne ? Comment a-t-il été possible de déconstruire une révolution populaire, celle de 1979, et de la transformer en une dictature rétrograde et mafieuse ? Comment la peur s’est-elle installée et pourquoi aujourd’hui, les nouvelles générations ont-elles réussi à s’en libérer au nom d’une émancipation qui se veut libertaire, féministe, égalitaire et collective ?
Les Iraniennes et les Iraniens ne veulent pas d’interventions internationales, américaines ou européennes : ils ne veulent ni du colonialisme économique et politique, ni des bombes, de Trump ou de Netanyahu. Ils veulent se libérer par eux/elles-mêmes et prendre leur destin en main. Federico Rossin